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LES SOUVENIRS DE MONSIEUR MARC, CHARBONNIER DE TRES-CLOÎTRES



Par Florent Blanc, Chargé de mission et Juliette Samman, Etudiante en histoire

Marc Chaussinand a une mémoire fantastique et un coup de ciseau aiguisé. Pourtant il n’est pas coiffeur mais charbonnier retraité. Enfant de Très-Cloitres, il partage volontiers ses souvenirs d’un quartier qu’il a connu à une époque bien différente. Les rues étaient pavées, le lait livré en bouteilles de verres et les voyous réglaient leurs comptes devant un cinéma du nom de La Scala... C’est un roman qu’il partage avec nous.

Monsieur Marc est arrivé un vendredi matin dans les locaux de l’Ecole de la paix, les bras pleins de classeurs remplis d’articles de journaux sur Grenoble découpés des années durant, et l’envie de partager. Ses mains tremblent et si ses jambes sont parfois hésitantes, sa mémoire est bien là. C’est par le flot des souvenirs qu’il débite plus vite que le stylo ne peut les fixer qu’il marque son auditoire. Il nous transporte dans le Très-Cloitres de son enfance de gosse de Grenoble du milieu du siècle dernier.

Il est né en 1926 dans la rue des Beaux-Tailleurs, de parents originaires d’un coin de France différent. Son père est resté à Grenoble après son service militaire et un déploiement en Allemagne à l’issue du premier conflit mondial. A son retour dans les Alpes, il épouse celle avec qui il avait signé un "contrat", une promesse. Fils et frères de mineurs stéphanois, il préfère la mécanique et se lance dans le commerce de ce qu’il connait : le charbon dont les Français ont besoin à l’époque pour chauffer les poêles de maison et faire tourner les industries artisanales. Quand Monsieur Marc ouvre les carnets de commande de l’entreprise Chaussinand, c’est toute la rue et ses commerces de la rue qui apparaissent : le glacier, le restaurant, les bars... Les souvenirs de Marc viennent expliquer les photos qu’il prend depuis qu’il a fait son service militaire en Algérie juste après la Seconde Guerre Mondiale. Patiemment, et avec un certain œil, il a capturé le quotidien de l’entreprise familiale, les copains d’Algérie, les employés algériens, les voyages et la vie qui l’entoure.

A mesure qu’il fait jouer ses souvenirs, un autre Très-Cloitres émerge. On l’imagine dans la cour de la rue des Beaux-Tailleurs devant le camion à plateforme de son père, courant avec ses copains aux noms italiens ou parlant cyclisme et football. Le Très-Cloitres des années 40 héberge en effet un potentiel de Poulidor en puissance, encouragés en cela par les marchands de cycles et le Vélo Bar de la rue.

Les souvenirs d’une enfance heureuse, pendant laquelle l’idée de grandir à Très-Cloitres ne semblait pas entachée d’une perception négative par les habitants du reste de la ville, viennent s’échouer sur l’histoire de la guerre. Adolescent à l’heure de la défaite française qui voit les Allemands venir, en 1943, remplacer les contingents italiens qui s’étaient installés dans la caserne du bout de la rue, Marc vit la bizarrerie d’être encore étudiant à l’école d’apprentissage quand se montent les réseaux de résistance. Lors de la manifestation du 11 novembre 1943, alors que les Grenoblois descendent dans les rues pour célébrer la victoire sur l’Allemagne de 1918, certains de ses camarades font mine de vouloir participer à leur manière. Soixante-dix ans plus tard, les mots du directeur de l’Ecole d’apprentissage résonnent encore dans ses oreilles : "vous n’avez pas participé à la victoire sur l’Allemagne alors, vous n’avez aucune raison de manifester". Il les assomme alors de devoirs à la maison pour les empêcher de sortir dans la rue ce jour-là.

Marc est resté à la maison, penché sur ses cahiers. Ceux de ses copains qui sont sortis ont été arrêtés par les forces nazies. Regroupés dans le manège de la caserne de Bonne, les Grenoblois sont triés, les plus jeunes et les femmes relâchés. Les autres, les vaillants, partent en train pour le camp 122 de Compiègne avant d’être déportés vers Dachau, Dora, Flossenbourg ou Buchenwald. Sur les 400 Grenoblois victimes de la rafle de novembre 1943, près de 300 ne reviennent pas en 1945. Marc a découpé, cinquante ans après, un article du Dauphiné Libéré, qui explique, avec les mots d’un ancien résistant, cet épisode de l’histoire de la ville. Derrière le papier jauni, il y a un bout de ses souvenirs d’enfance.

Quand on lui demande à quoi ressemblait la vie d’alors à Très-Cloitres, Marc Chaussinand se rappelle du charbon qu’il fallait aller décharger à "dos de bonhomme" depuis les wagons de train sur la plateforme du camion de son père avant de livrer les clients. Des relations entre les habitants il parle peu si ce n’est pour expliquer que son père a décidé de déménager la famille quand des voyous ont pris l’habitude de venir se servir dans ses réserves de gaz et de charbon. Les portes d’alors n’étaient pas toujours fermées.

Lui a quitté le quartier quand il s’est marié en 1951. A son retour d’Algérie, où il avait fait son service militaire dans l’armée de l’air, il a repris l’affaire familiale. Jusqu’en 1987, au moment de prendre sa retraite, Marc Chaussinand aura alimenté en fioul et en charbon les gens de Très-Cloîtres et de Grenoble. Quand il évoque son métier, on sent, chez Monsieur Marc, un sentiment de travail bien fait. Ses archives, qu’il ouvre avec plaisir, montrent les factures et témoignent de l’évolution de l’entreprise familiale. Au moment de refermer ses classeurs, on aperçoit les mots de certains clients qui apprenant qu’il revendait son commerce, avaient voulu lui témoigner de leur amitié. Nous, nous le remercions pour sa mémoire intacte et son envie de faire revivre, le temps d’un après-midi, le souvenir d’un Très-Cloîtres au doux parfum de l’enfance du siècle mais aussi des drames qui s’y sont joués.

- Le projet TCNum (Très-Cloîtres Numérique) a pour but de donner à voir l’histoire qui n’est plus. Notre guide pour un jour est capable, lui, de reconstituer la ribambelle de commerces qui jalonnait la rue depuis la place Notre-Dame jusqu’à la caserne de l’Alma. Non seulement il se rappelle de la séquence exacte des magasins, échoppes, "porte-pots" et restaurants, mais pour la plupart il sait ramener à la surface le souvenir des familles qui les tenaient. Untel "faisait la guerre aux jeunes", l’autre "avait sa femme qui tenait la boulangerie".